La saison 2024 n’a rien épargné aux Bourguignons. « En avril, cela a commencé par des gelées et des averses de grêle. Dans les secteurs touchés, le potentiel de récolte était amputé dès le printemps », relate Christine Monamy, responsable Agrométéo du BIVB (Bureau Interprofessionnel des Vins de Bourgogne). « Puis des pluies abondantes ont pris le relais ». Exemple le plus frappant : Chablis, où « plus de 626 mm sont tombés d’avril à septembre », contre 370 mm une année moyenne… « Dans ces conditions, le mildiou s’est développé plus tôt que jamais, et à une vitesse impressionnante ».
Jusqu’à vingt et un traitements dans la saison
Un scénario catastrophe pour tous les vignerons. Mais encore plus pour les bio, comme l’analyse Agnès Boisson, conseillère au sein de l’association spécialisée BioBourgogne. « En viticulture conventionnelle, les produits de traitement pénètrent dans la plante, et sont donc peu dépendants des pluies. Ils peuvent protéger la vigne jusqu’à quinze jours d’affilée. En bio, les principaux produits utilisés, le soufre et le cuivre, sont moins nocifs, mais ne fonctionnent que par contact. Donc la pluie les lessive et à chaque fois qu’il tombe 20 millimètres, il faut traiter à nouveau ». Ainsi, « les viticulteurs bio ont traité l’ensemble de leur vignoble quinze fois en moyenne en 2024. Certains, jusqu’à vingt et une fois… ». Le tout en parallèle des labours : « les mauvaises herbes aussi aiment l’eau, et en bio, pas d’herbicides ! ». Pour couronner le tout, les parcelles détrempées empêchaient parfois le passage des tracteurs. « Pour chaque traitement, il y avait une fenêtre de tir. Celui qui la ratait pouvait perdre sa récolte ».
Attaque de mildiou sur grappe.
On comprend mieux les déconvenues de l’année. « Personne n’a fait le rendement. Certains ont limité la casse, mais il y a aussi eu des catastrophes. Surtout là où les pluies ont été les plus intenses, en Côte de Nuits et en Chablisien. Là-bas, un vigneron m’a dit qu’il n’avait récolté que quarante hectolitres sur vingt-cinq hectares. » Soit 1,6 hectolitre à l’hectare… au lieu des 60 autorisés. « Dans ce cas, ça ne vaut pas la peine de récolter », regrette Agnès Boisson. Des situations rencontrées « plus souvent dans les domaines convertis il y a peu, qui ne disposent pas encore de la main-d’œuvre ou du matériel nécessaire pour affronter ces conditions extrêmes ».
« Si la situation se reproduit en 2025, je crains de nombreux abandons »
Au-delà des chiffres, « on sous-estime la difficulté psychologique née de cette impuissance face aux éléments », insiste la conseillère. « Cet été, un producteur m’a dit qu’il avait honte d’être vigneron. Il venait de reprendre l’exploitation familiale. » Constatant cette détresse, BioBourgogne a organisé des réunions de crise. « Dans chaque département, on a invité tous les vignerons labellisés. Certains arrivaient désespérés. Ils avaient besoin de parler. Ça leur a permis de voir qu’ils n’étaient pas seuls ».
De quoi remettre en question la certification ? « Beaucoup, même expérimentés, se sont posé la question à un moment ou à un autre », assure Agnès Boisson. Mais finalement, « Il y a eu peu d’abandons. Bien moins qu’en 2016, année pourtant moins difficile. Les belles récoltes de 2022 et 2023 ont peut-être joué. Je pense aussi que les vignerons sont plus expérimentés ». Mais le soulagement s’arrête là. « Si cette année 2025, il pleut à nouveau tous les jours du 15 avril au 15 mai, je crains de nombreux abandons du label. Deux petites récoltes de suite, c’est intenable économiquement ».
Alors, qu’espérer de la météo en 2025 ? « C’est bien sûr impossible à prévoir aujourd’hui », fait savoir Christine Monamy, qui pourtant met en garde. « Avec le dérèglement climatique, on retient souvent la recrudescence des canicules et des sécheresses. Mais la variabilité interannuelle existe toujours. Il y aura d’autres années très humides à l’avenir. »
Laurie Vincent, œnologue au laboratoire Burgundia Œnologie
« Un millésime plus facile en cave qu’en vigne »
« Tous les vignerons que je conseille en Côte-d’Or ont fait de petits rendements cette année. Cela est plus marqué en bio qu’en conventionnel, mais pas tant que ça ! À cause de la pluie et des feuillages fragilisés, les raisins ont eu du mal à mûrir, en particulier en Côte de Nuits. Ce sera donc un millésime frais, avec de petits degrés et une puissance tannique modérée. Parfois, les baies abîmées ont pu générer quelques goûts secs ou terreux dans les jus, mais je n’en ai pas repéré plus en bio qu’en conventionnel. En la matière, ce sont surtout les dates de vendange et les pratiques de tri qui ont fait la différence. Les vinifications se sont très bien passées dans l’ensemble. Cette année, les vinificateurs ont mis un soin particulier à ne pas trop extraire quand les maturités étaient un peu justes. Ainsi, nous avons beaucoup moins de notes vertes qu’en 2021, millésime dont les vinificateurs avaient sûrement tiré des leçons. »
Changer le label bio, peine perdue ?
Nous l’évoquions dans notre précédent numéro : face aux pertes de récolte de 2024, certains producteurs bio ont plaidé pour une adaptation du cahier des charges du label. Leur demande porte sur une augmentation des doses de cuivre autorisées contre le mildiou, l’autorisation de produits alternatifs ainsi qu’un soutien économique exceptionnel. Des doléances qui « n’ont malheureusement que très peu de chances d’aboutir », estime Agnès Boisson, conseillère chez BioBourgogne. « C’est un label européen et nous pesons peu à l’échelle bourguignonne ». Pour la conseillère, l’urgence est surtout de « se battre pour garder nos acquis ». Et en particulier le lissage des quantités de cuivre. « Les vignerons ont droit à vingt-huit kilos par hectare tous les sept ans, à répartir comme ils le souhaitent. Cette souplesse permet d’utiliser plus de cuivre lors des années difficiles. » Mais la donne pourrait changer. « Un maximum de quatre kilos par hectare chaque année est évoqué. Ce serait dramatique pour la filière ». Le cuivre, bien que sans danger pour la santé humaine, est suspecté de nuire à la vie des sols, notamment aux vers de terre. Il est, pour cette raison, dans le collimateur de l’autorité européenne de sécurité des aliments, chargée de son homologation.