1765 ! Le « Lavalle »* annonce des vendanges le 25 septembre à Beaune, une date plutôt précoce pour l’époque mais difficile d’en savoir plus sur la qualité des vins cette année-là, où l’on trouve la première trace écrite d’un Rapet, vigneron à Pernand, aujourd’hui Pernand-Vergelesses, en Côte de Beaune.
Il faut bien sûr remonter à une date plus récente, les années 1930, pour dater le véritable décollage du domaine avec le lancement de la mise en bouteilles par Robert Rapet. On peut dire que chacune des générations suivantes, Roland, fils de Robert, arrivé à la fin des années 1950, puis Vincent, fils de Roland, au domaine familial depuis le milieu des années 1980, ont apporté leur pierre à la construction de ce domaine emblématique ; et les fils de Vincent, Robin et Louis, qui viennent tout juste d’y poser leurs pieds, manifestent déjà la même intention d’en faire de même.
Bon sens paysan
Pendant plus d’un demi-siècle, les générations successives n’ont eu de cesse d’agrandir un domaine qui couvre aujourd’hui vingt-quatre hectares, mais n’en faisait que treize dans les années 1950, au fil d’achats, Beaune Cent Vignes par Robert, Le Clos du Roy, les Blanches Fleurs, à Beaune toujours, mais aussi des aloxe-corton pour Roland, Champs Pimont, Cent Vignes et Île des Vergelesses pour Vincent, mais aussi de (re) plantations : 1945 en Corton-Charlemagne, 1956 en Île des Vergelesses, 1962 en Corton, 1966 en Sous Frétille… « Il ne faut également pas oublier qu’après le phylloxera beaucoup de coteaux avaient été abandonnés à Pernand et ils sont longtemps restés en friches, comme dans les Combottes ou les Cloux, en appellation villages, mais aussi dans certains premiers crus », explique Vincent.
Vincent Rapet avec ses fils Louis et Robin.
Roland Rapet a progressivement développé la mise en bouteilles à partir des années 1950-1960, héritier d’un savoir-faire ancestral, mais aussi de matériels et de techniques encore empiriques. Cela ne l’empêchera pas d’avoir déjà un sens aigu d’une réalité parfois un peu oubliée par certains aujourd’hui où le commerce est si facile, à savoir que pour bien vendre ses vins en bouteilles, il faut qu’ils soient bons. Un exemple de ce bon sens paysan et de ce souci de qualité : depuis les années 1950, le domaine vendange en caisses pour éviter de tasser les raisins.
Investissements lourds pour passer en bio
L’arrivée de Vincent Rapet correspond à une nouvelle époque pour la Bourgogne, avec l’explosion du commerce en France et à l’exportation et une progression fulgurante de la mise en bouteilles à la propriété sous l’impulsion d’une jeune génération ouverte aux innovations techniques et désireuse de signer ses vins. En 1991, le domaine investit dans un pressoir pneumatique, cinq ans plus tard dans un tapis pour conduire les raisins en douceur, débute les vendanges en vert en 1999 et en 2004, la table de tri fait son entrée dans la cuverie.
À la vigne, après une évolution progressive (HVE en 2017, Terra Vitis en 2018), le domaine a débuté sa conversion en bio en 2020. « Au début, nous voulions tester autour des maisons, mais cela représente quand même quatre hectares, alors l’année climatique très favorable, nous a finalement permis de passer l’intégralité du domaine en bio. Il a fallu investir en matériel de pulvérisation, dans une chenillette, une poudreuse… 100 000 € au total, mais à Pernand, les coteaux sont pentus, il faut du bon matériel et puis avec l’arrivée de Robin et Louis, les choses ont été plus faciles et l’équipe a tout de suite adhéré à la démarche », assure Vincent.
En cave, les blancs sont vinifiés puis élevés sur lies pendant un an environ en majorité en fûts de 350 litres, puis, pour les premiers crus et le corton-charlemagne, placés en cuves, toujours sur lies, pendant trois mois avant mise en bouteilles.
Un tiers de vendange entière
En vin rouge, le domaine vinifie avec un tiers de vendange entière en moyenne. « Mon père le faisait déjà et je continue dans cette voie, à moins que l’année ne le permette pas, comme 2013. Au début, c’était pour éviter d’avoir trop de jus au départ et que les fermentations alcooliques s’emballent alors qu’aujourd’hui c’est surtout pour apporter de la complexité », explique Vincent. Robin a désormais pris le relais, avec une limitation de la phase de prémacération à deux trois jours, contre une semaine auparavant et des vinifications sans soufre, « dans l’idée d’obtenir des vins plus charnus, des fruités plus libres, plus expressifs ». La notion de vins de garde fait également partie de l’ADN maison et on peut même encore acheter au caveau quelques magnums de 2015, « même si produire des vins qui vieillissent n’est pas synonyme de vins durs dans leur jeunesse », ajoute Vincent.
Texte : Christophe Tupinier, Gilles Trimaille
Photographies : Thierry Gaudillère
*Dans l’ouvrage « Histoire et statistique de la vigne et des grands vins de la Côte-d’Or », du docteur M.J. Lavalle, publié en 1855.
Repères
Siège social : Pernand-Vergelesses, Côte de Beaune (21).
Gérants : Vincent Rapet, son épouse Sylvette, leurs fils Robin et Louis.
Domaine certifié en agriculture biologique de 24 hectares : 13 en vins rouges et 11 en blancs.
50% de la surface se trouve sur Pernand-Vergelesses.
Appellations « phare » : grands crus Corton-Charlemagne et Corton, Beaune premiers crus rouges, Pernannd-Vergelesses, premiers crus, villages, blancs et rouges.
Dégustation
Voyage dans le temps
Chapeau : Conserver de vieux millésimes est une « culture » ancienne chez Rapet. Illustration avec une formidable dégustation verticale de 2022 à 1964, avec des vins de tous les niveaux d’appellations.
Vins rouges millésimes anciens
Aloxe-Corton 2005 – 91/100
Dans ce beau millésime sec, le nez est très expressif, avec des notes de marmelade de fruits rouges (groseilles et fraises), auxquelles s’ajoutent une subtile note florale (gesse tubéreuse) et des épices douces. La bouche est délicieuse, avec un grain frais, du relief, des tanins épicés et une belle chair qui donne de l’éclat au fruité délicat. Un vin qui a très bien évolué.
Pernand-Vergelesses 2005 – 92
Nez superbe, pur, fin, complexe, aux arômes grillés et fumés, évoluant vers la fraise bien mûre, la framboise et le poivre rose. La bouche est soyeuse, étoffée avec un grain de tanins très délicats, où l’on retrouve des notes de framboises et de poivre. Une véritable gourmandise.
Aloxe-Corton 1999 – 91
La robe framboise ne montre aucune trace d’évolution. Le premier nez très épicé évolue ensuite vers des notes de glace aux fruits rouges, suivies d’arômes de grillé et de cuir frais. La bouche révèle des notes de tourbe, avec de belles épices. Les tanins, encore denses, solides, soutiennent la finale.
Pernand-Vergelesses premier cru Les Vergelesses 1999 (magnum) – 93
Cette cuvée est issue de vignes plantées en 1940, 1960, 1977 et 1986. La robe intense annonce un nez encore compact, serré, construit autour d’un fruité dense, acidulé et frais aux arômes de groseilles et de confiture de cynorhodon évoluant ensuite vers la pivoine et la framboise bien mûre. La complexité du nez est confirmée par une bouche dense, charnue, pleine de fruits, aux arômes de fraises, de poivre et de cuir, portée par des tanins fins et délicats. Un vin riche, d’une remarquable longueur, qui a très bien évolué. Propulsé par une bonne fraicheur, il allie profondeur et raffinement.
Pernand-Vergelesses premier cru Île des Vergelesses 1988 – 91
Cette cuvée a été vendangée à la fin du mois de septembre. Le premier nez embaume la ronce sauvage, les épices douces et la myrtille. La bouche révèle un beau grain de tanins encore sur la réserve, avec de la finesse, du relief et une belle salinité portée par la fraîcheur finale du millésime.
Corton grand cru 1988 – 91
Issu d’un assemblage des vignes de la Voierosse et du secteur En Charlemagne, ce corton au disque légèrement orangé révèle un nez très fruité aux arômes de fraises des bois et de framboises évoluant vers la mélisse, le paprika, la fève de cacao et des notes torréfiées. On retrouve en bouche des notes mentholées et une fraîcheur d’agrumes (oranges sanguines), associées à des fragrances de cuir frais et de tourbe. Un vin noble qui possède encore un beau volume.
Beaune premier cru Clos du Roi 1985 – 94
Ce secteur sableux est très précoce comme dans le millésime 1985 où il a été vendangé en premier, le 24 septembre. Le nez dévoile un floral délicat, où se mêlent des notes de pivoines et d’épices douces, dévoilant immédiatement la classe de cette cuvée. La bouche est charnue, opulente avec une forme de sucrosité douce qui évolue vers une finale tendre, délicate. Un vin d’une grande séduction, avec de la longueur et un bel éclat. Équilibrée par la puissance naturelle de son terroir, la cuvée est remarquable d’élégance.
Pernand-Vergelesses premier cru Île des Vergelesses 1985 – 93
Ce vin, récolté quatre jours après la cuvée précédente, offre la même tonalité du millésime avec des notes florales, douces et sucrées (saponaire, gesse) évoluant vers la framboise cuite. La bouche est tendue, sérieuse, avec des tanins épicés. On retrouve les notes florales et framboisées en finale de bouche, avec une belle longueur fraîche et épicée.
Aloxe-Corton 1978 – 93
Nous parlons bien ici d’une simple appellation village… Ce vin, issu d’un secteur très venteux, a été vendangé le 7 octobre, dans un état sanitaire parfait. Le premier nez, superbe, dévoile des fruits confits (griottes, framboises), des notes florales qui évoluent ensuite vers le cuir frais. Ce nez patiné, rond et doux, annonce une bouche riche, pleine, veloutée, aux tanins charnus, où l’on retrouve des notes florales, fruitées (cerises noires) et des épices douces. Un vin savoureux, frais et d’une belle longueur.
Pernand-Vergelesses premier cru Les Vergelesses 1978 – 93
La belle réputation du millésime se vérifie une fois de plus avec cette cuvée et la précédente. Ce pernand a été vendangé trois jours après l’aloxe-corton et révèle évidemment une certaine parenté climatique. On retrouve des arômes floraux et fruités (framboises sauvages et mûres), avec des épices douces, du cuir et de la tourbe fraîche. La bouche est à la fois dynamique et patinée, avec des tanins fins, ronds portés, par une belle sucrosité de fruits, avec une finale réglissée, épicée, qui apporte de la longueur. Un vin juteux, croquant et très séduisant.
Pernand-Vergelesses premier cru Les Vergelesses 1964 – 94
Vendangée le 18 septembre, cette cuvée offre un délicieux nez épicé, floral, doux et « sucré », évoluant vers des notes de pollen et de vieux cuir. La bouche, d’une belle fraîcheur, révèle d’agréables notes florales et fruitées avec en finale de subtiles notes boisées de santal et de paprika. Un vin distingué, racé et qui a magnifiquement bien vieilli. Le grain fin de ses tanins délivre une expression du pinot noir élégante, suave et envoûtante. Quelle finesse de texture !
Corton grand cru 1964 – 96
On retrouve dans ce millésime les notes d’oranges sanguines, presque ferrugineuses, que l’on avait déjà perçues sur des millésimes plus récents. Le nez évoque également la confiture de cynorhodon et la rose poudrée. La bouche est superbe, dense, puissante, charnue, avec de la fraîcheur, des notes fumées, épicées, florales (pivoines et gesses tubéreuses) qui donnent beaucoup de classe à cette cuvée. Un modèle du genre ! C’est un vin qui brille d’une dimension aromatique fantastique et dont la capacité de vieillissement justifie totalement le rang de grand cru.
Vins blancs millésimes anciens
Pernand-Vergelesses premier cru Sous Frétille 2014 – 94
2014 a toujours été une grande référence pour les amateurs de chardonnays en Bourgogne. Cette cuvée le confirme totalement avec un nez marqué au départ par une fine réduction, qui évolue rapidement vers le cédrat, le tilleul, la mélisse et de légères notes grillées (thé Sikkim). La bouche est fraîche, dynamique, marquée par une belle tension minérale (salinité) où l’on retrouve des notes d’agrumes (bergamote et kumquat) qui apportent beaucoup de relief et d’énergie. Une cuvée pleinement épanouie, qui rappelle la force de ses origines.
Corton-Charlemagne grand cru 2014 – 98
Cette cuvée provient de vignes plantées en 1945 et 1950 (20 %), 1986, 1987 et 1988 (75 %) et 2018 (5 %). Le nez délicat et pur embaume les fruits confits et les agrumes (cédrat, bigaradier) pour dévoiler ensuite des notes florales et sucrées (gaillet blanc et aspérule odorante), avec une délicate touche beurrée. La bouche est parfaite, pure, ciselée, pleine, tendue, d’une énergie et d’une précision minérale confondantes. Magistral !
Pernand-Vergelesses premier cru Sous Frétille 1995 – 93
Cette cuvée, issue de vignes plantées dans les années 1960 sur le haut du climat, a été vendangée le 25 septembre. Le premier nez révèle une fine réduction, avec des notes grillées et florales (chèvrefeuilles et gaillets blancs), qui évoluent ensuite vers les agrumes. En bouche, on retrouve ces agrumes bien mûrs, confiturés, avec un floral doux et sucré. Un vin dynamique, frais, mûr et juteux, avec une belle harmonie.
Corton-Charlemagne grand cru 1995 – 96
Ce grand cru est issu à 95 % de vignes plantées sur le lieu-dit En Charlemagne (sur Pernand-Vergelesses) et 5 % sur Le Charlemagne (sur Aloxe-Corton). La classe de ce vin est perceptible dès le premier nez d’une pureté et d’une richesse remarquables, où se mêlent les agrumes, les fruits confits, complétés par de subtiles notes grillées. La bouche est encore réservée, dense, concentrée, puissante, avec une finale crayeuse, minérale, encore très fraîche. Un modèle du genre !